Bérets colorés sur un marché français fréquenté par plusieurs générations

Comment le béret des bergers pyrénéens est-il devenu un symbole de la France ?

Demandez à quelqu'un, quelque part dans le monde, de dessiner un Français.

Il y a de fortes chances qu'apparaissent une baguette sous le bras, peut-être une marinière… et un petit béret posé sur la tête.

Le cliché nous fait sourire. Pourtant, derrière lui se cache une histoire assez étonnante.

Car le béret n'est pas né dans les cafés parisiens, ni sur les quais de la Seine. Bien avant de devenir un accessoire de mode ou un symbole de la France, il était surtout un couvre-chef pratique porté dans les Pyrénées.

Alors comment ce modeste couvre-chef de laine, porté notamment par les bergers du Béarn, a-t-il réussi à voyager aussi loin ?

Pour le comprendre, il faut quitter Paris et remonter vers les montagnes.

 

Au commencement, un couvre-chef fait pour la montagne

Bien avant les vitrines des chapelleries, le béret appartient au quotidien des populations pyrénéennes.

Son principe est remarquablement simple : de la laine travaillée puis feutrée pour obtenir une matière dense, souple et résistante.

Pour un berger qui passe de longues heures dehors, les qualités sont évidentes. Le béret protège la tête du froid et des intempéries, se transporte facilement et ne gêne pas les mouvements.

Pas de recherche particulière d'élégance, donc.

À l'origine, le béret est surtout un objet utile.

Son histoire est particulièrement liée au Béarn, au pied des Pyrénées, où il est notamment porté par les bergers avant de se diffuser bien au-delà de son territoire d'origine.

Et un détail est particulièrement révélateur : lorsque l'armée française s'intéresse à cette coiffe à la fin du XIXe siècle, elle parle elle-même de « béret béarnais ».

Le futur symbole de la France commence donc sa carrière très loin des boulevards parisiens.

Berger portant un béret avec son troupeau de moutons dans les Pyrénées

Mais alors… pourquoi parle-t-on de « béret basque » ?

Voilà l'un des petits paradoxes de son histoire.

Dans l'imaginaire collectif, le béret est souvent appelé « béret basque ». Pourtant, son histoire et sa fabrication traditionnelle sont fortement liées au Béarn voisin.

Alors, comment cette appellation s'est-elle imposée ?

La réponse est moins simple qu'une jolie légende.

Le béret a été porté dans différentes régions des Pyrénées et son usage ne s'est évidemment pas arrêté aux frontières culturelles que nous connaissons aujourd'hui. Au fil du temps, l'expression « béret basque » s'est largement diffusée en France puis à l'étranger, jusqu'à devenir beaucoup plus célèbre que l'appellation « béret béarnais ».

Une histoire souvent racontée fait intervenir Napoléon III. Lors de ses séjours à Biarritz au XIXe siècle, l'empereur aurait vu ces coiffes portées dans la région et les aurait tout simplement qualifiées de « basques ».

L'anecdote est savoureuse. Mais elle relève davantage de la légende souvent répétée que d'un épisode historique solidement établi.

Ce que l'on sait, en revanche, c'est que le nom « béret basque » a fini par s'imposer durablement dans les esprits, tandis que le Béarn conservait une importante tradition de fabrication.

Et pendant que son nom voyageait, le béret lui-même s'apprêtait à quitter les Pyrénées pour une destination assez inattendue : l'armée française.

Quand l'armée adopte le béret

À la fin du XIXe siècle, le béret quitte progressivement son seul univers rural.

En 1888, la France crée les chasseurs alpins, des troupes spécialement entraînées au combat en montagne. Leur équipement doit naturellement s’adapter au froid, au vent et aux conditions parfois difficiles des Alpes.

Et sur leur tête apparaît un couvre-chef que nous connaissons déjà : le béret béarnais.

En 1889, il devient officiellement leur coiffe réglementaire.

Souple, chaud, robuste et peu encombrant, il possède de sérieux avantages pour des soldats amenés à évoluer en montagne.

Mais leur béret n’a rien du petit modèle soigneusement incliné que l’on associera plus tard aux terrasses parisiennes.

Il est immense.

Avec son plateau d'une trentaine de centimètres de diamètre — certains modèles dépassent les 30 cm — il est nettement plus large qu'un béret classique et déborde largement autour de la tête. Il reçoit rapidement un surnom particulièrement français :

« la tarte ».

Le nom lui restera.

Cette grande tarte sombre devient l’un des signes distinctifs des chasseurs alpins et contribue à faire sortir le béret de son territoire d’origine.

Pour notre petit couvre-chef pyrénéen, c’est une étape importante.

Il était associé à une région et à ses habitants.

Désormais, des soldats français le portent en uniforme.

Le béret commence à entrer dans une histoire nationale.

Chasseurs alpins portant leur grand béret surnommé la tarte en montagne

 

Des montagnes aux villes

Pendant que l'armée lui donne une nouvelle visibilité, le béret poursuit un autre voyage, beaucoup plus discret : celui du quotidien.

Au XIXe siècle, sa fabrication se développe dans le Béarn. Ce qui relevait autrefois d'une production artisanale prend progressivement une dimension industrielle, notamment autour de Nay et d'Oloron-Sainte-Marie, où s'installent plusieurs manufactures.

Le béret peut alors être produit en plus grande quantité et voyager bien au-delà des vallées pyrénéennes.

Et il a un sérieux avantage : il convient à la vraie vie.

Souple, solide et peu encombrant, il peut être plié et glissé dans une poche. Il protège la tête sans la rigidité de nombreux chapeaux de l'époque et reste suffisamment simple pour accompagner le travail quotidien.

On le retrouve ainsi sur la tête de paysans, d'ouvriers et d'artisans. Peu à peu, le béret cesse d'être seulement associé aux bergers des Pyrénées.

Il gagne les villages, puis les villes.

Cette diffusion change quelque chose d'essentiel : pour devenir un symbole national, un objet doit d'abord devenir familier.

Et le béret est justement en train de le devenir.

Au début du XXe siècle, sa silhouette ronde et immédiatement reconnaissable appartient désormais au paysage français.

Mais être connu dans tout un pays ne suffit pas encore à devenir l'un de ses symboles.

Pour cela, il va falloir que d'autres s'en emparent : les artistes, la mode… et surtout les images.

 

Quand le béret change de statut

À force de circuler, le béret finit par quitter le seul registre du vêtement pratique.

Au début du XXe siècle, on le retrouve toujours sur la tête des ouvriers, des paysans ou des militaires, mais il apparaît aussi dans d’autres univers. Artistes, peintres et intellectuels contribuent à lui donner une image plus bohème, tandis que la mode commence à s’intéresser à sa forme simple et reconnaissable.

Et quelque chose d’assez étonnant se produit : un couvre-chef associé au travail et au monde rural devient aussi un accessoire de mode féminin. Aujourd’hui encore, les bérets classiques reprennent cette forme immédiatement reconnaissable, tout en jouant avec les matières, les couleurs et les façons de les porter.

Dans les années 1930, le béret se porte avec davantage de liberté. Incliné sur le côté, tiré vers l’arrière ou posé presque droit sur la tête, il peut changer d’allure sans changer véritablement de forme.

Le cinéma contribue lui aussi à cette nouvelle image. Des actrices françaises apparaissent coiffées d’un béret, et l’accessoire entre progressivement dans un imaginaire plus élégant et urbain.

La haute couture finira même par s’en emparer. En 1949, Christian Dior propose notamment un béret dans ses collections, bien loin désormais du couvre-chef des bergers pyrénéens.

C’est peut-être l’une des particularités les plus étonnantes du béret : il change d’identité selon la personne qui le porte.

Sur un berger, il paraît utilitaire.
Sur un soldat, militaire.
Sur un peintre, bohème.
Sur une actrice, élégant.

La forme, elle, reste presque immédiatement reconnaissable.

Et cette silhouette très simple possède justement une qualité précieuse pour la suite de notre histoire : elle est facile à transformer en image et en symbole.

Femme élégante portant un béret dans une rue française à la fin des années 1930

 

Et le cinéma finit par fabriquer « le Français »

Mais avant que le cinéma ne s'en mêle, une silhouette bien réelle avait peut-être déjà contribué à installer l'image du Français au béret, notamment en Grande-Bretagne.

À partir du XIXe siècle, des marchands d'oignons bretons, principalement originaires de la région de Roscoff, traversent régulièrement la Manche pour vendre leur récolte. Les Britanniques les surnomment les Onion Johnnies.

Certains parcourent villes et campagnes à bicyclette, leurs vélos chargés de longues tresses d'oignons. Avec leur béret et, pour certains, leur marinière, ils offrent à leurs clients britanniques une image particulièrement reconnaissable de leurs voisins français.

Leur silhouette aurait ainsi contribué à nourrir l'un des clichés les plus persistants : le Français en béret et en marinière.

Reconstitution de marchands d’oignons bretons portant des bérets en Grande-Bretagne

 

Puis viennent les photographies, les affiches, la publicité et surtout le cinéma.

Pour raconter rapidement une histoire, une image a besoin de signes faciles à reconnaître.

Une tour Eiffel situe Paris.

Une baguette évoque la France.

Une marinière rappelle la France.

Et un béret posé sur une tête peut suffire à faire comprendre au spectateur :

« Ce personnage est français. »

À force d'être répété, le raccourci devient un cliché.

Et le cliché finit parfois par être plus connu à l'étranger que la réalité qu'il prétend représenter.

Tous les Français ne se promènent évidemment pas avec une baguette sous le bras et un béret sur la tête. Mais l'association est devenue tellement forte qu'elle continue à fonctionner bien après l'époque où le béret faisait véritablement partie du quotidien de nombreux Français.

Le petit couvre-chef des Pyrénées est ainsi devenu une sorte de raccourci graphique de la France.

 

Un symbole français… qui n’appartient pas qu’à la France

Il reste pourtant un dernier paradoxe.

Au moment même où le béret devient l’un des symboles les plus reconnaissables de la France, il voyage bien au-delà de ses frontières.

Des armées de nombreux pays l’adoptent. Des artistes et des mouvements politiques se l’approprient. La mode internationale le réinvente à son tour. Et de l’autre côté des Pyrénées, en Espagne, la boina appartient depuis longtemps elle aussi au paysage.

Le béret peut ainsi évoquer des univers extrêmement différents selon l’endroit, l’époque ou la personne qui le porte.

Et pourtant, dans l’imaginaire collectif international, son association avec la France demeure étonnamment forte.

Alors, le béret est-il vraiment français ?

La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît — et mérite une histoire à elle seule.

 

Du berger pyrénéen à l'icône française

L'histoire du béret raconte finalement bien plus que celle d'un simple accessoire.

Né d'un besoin très concret — protéger la tête du froid et des intempéries — il a voyagé avec ceux qui le portaient. Des pâturages pyrénéens aux casernes, des ateliers béarnais aux villes, puis de la mode au cinéma, sa signification n'a cessé d'évoluer.

Les bergers qui le portaient pour travailler auraient sans doute été surpris d'apprendre qu'un jour, ce modeste couvre-chef de laine contribuerait à représenter toute la France aux yeux du monde.

C'est peut-être ce qui rend les accessoires du quotidien si intéressants : derrière une forme que nous croyons connaître se cachent parfois des siècles de voyages, de métiers, de rencontres et d'histoires humaines.

La prochaine fois que vous croiserez un béret, vous ne verrez peut-être plus seulement un symbole français.

Vous y apercevrez aussi, quelque part derrière lui, les Pyrénées.

 

Sources et pour aller plus loin

  • Académie française – « Béret » : pour l'étymologie du mot, issu du béarnais berret, et les origines pyrénéennes du couvre-chef. Consulter l'entrée « Béret »
  • Musée du Béret de Nay : pour l'histoire du béret en Béarn, sa fabrication traditionnelle et son évolution des pâturages béarnais jusqu'à la mode. Le musée présente également l'histoire de Napoléon III et du « béret basque » comme une légende, ce qui conforte notre prudence dans l'article.
    Découvrir le Musée du Béret
  • Ministère des Armées – TerreMag, « La tarte, couvre-chef des troupes de montagne » : pour l'adoption du béret béarnais par les chasseurs alpins, son diamètre d'une trentaine de centimètres et son surnom de « tarte ». La source donne précisément 1889 pour son adoption officielle.
    Lire l'histoire de « la tarte »
  • Palais Galliera – Musée de la Mode de la Ville de Paris : pour le béret créé par Christian Dior pour sa collection automne-hiver 1949, conservé dans les collections du musée.
    Voir le béret Christian Dior de 1949
  • Maison des Johnnies et de l'Oignon de Roscoff : pour l'histoire des marchands d'oignons bretons partis vendre leur production en Grande-Bretagne à partir du XIXe siècle.
    Découvrir l'histoire des Johnnies
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